09/04/2020  – Dans les bois, à Montcalm (Weir), au bout d’un chemin de gravelle, vivent en toute tranquillité Kathy et sa famille tissée serrée : son mari Dave, la jeune Abbygail (5 ans) et son fier cadet William (4 ans). Dave est un chasseur averti et toute la famille s’adonne à la pêche au doré quand ils séjournent sans électricité dans leur roulotte au camping du Parc de la Vérendry.  Chaque été, ils élèvent 25 poules à chair, deux poules pondeuses et chassent, à l’automne, l’orignal, le chevreuil et la perdrix.  Malgré les restrictions de la pandémie, la maisonnée est active, les congélateurs sont pleins et ils subviennent paisiblement à leurs besoins. « C’est une liberté qui ne s’achète pas », soutient Kathy.

 

C’est une de ses amies qui a encouragé Kathy à partager son histoire avec les lecteurs de lInfo-Famille : celle de mettre au monde avec l’aide de sa mère, à 28 semaines de grossesse, la petite Abbygail qui ne pesait que 2 livres, dans son lit d’hôpital. « Je prends mon courage à deux mains pour vous écrire afin de savoir si mon histoire pourrait toucher et peut-être par la même occasion soutenir d’autres mamans qui ont peut-être vécu, comme moi, des épreuves difficiles à surmonter lors d’un accouchement », peut-on lire dans le courriel qu’elle a envoyé au Cal en bourg 0-5 ansCette histoire dramatique, qui finit bien, date d’il y a 5 ans.  « Mais dans ma tête, elle a eu lieu il y a quelques jours seulement », précise la maman.

 

Deux belles lignes

 

On ne pourrait passer outre que Kathy est originaire de Brébeuf et Dave de La Conception.  Que tous les deux sont des enfants uniques.  Lorsque leur amitié est devenue amour, ils se sont mariés, ils ont acheté leur maison et ont adopté deux compagnons : Oakley, un Labrador chocolat, et Buffler, un Boston terrier.  C’était en 2010. L’idée de fonder une famille était évidente, naturelle.  Pourtant : « On a essayé pendant trois ans et demi.  Impossible », confie Kathy qui raconte qu’une démarche avec la clinique de fertilité a confirmé que le couple avait la santé et toutes les capacités pour procréer.  « Apparemment que c’était une simple question de timing », explique Kathy.

 

Le 4 juillet 2014, Kathy obtient la date pour une insémination artificielle.  « C’était prévu pour décembre de la même année », précise-t-elle avant d’ajouter : « Mais là, à la fin juillet, on est revenu de vacances et je n’avais pas de menstruations.  Bing !  Enfin deux belles lignes sur le test de grossesse ! Ça avait collé, j’étais enceinte », se souvient Kathy qui s’attendait à poursuivre une agréable grossesse.

 

Gagner du temps

 

Il en fut tout autrement.  À 19 semaines et 4 jours, Kathy s’est levée le matin et a pris sa douche.  Elle s’est vite rendue compte de pertes vaginales anormales.  Inquiète, elle en avise Dave et l’informe qu’elle s’en va à l’hôpital de Sainte-Agathe-des-Monts pour ne pas prendre de chance.  « Le médecin m’a observée.  Il m’a fait un PAP test.  Il avait les deux yeux grands ouverts », décrit Kathy.  Ouverte à 3 et dilatée à 2, l’expert lui a confirmé qu’elle avait perdu son bouchon muqueux, la prévenant du même souffle qu’elle n’allait pas retourner chez elle. « Tu éternues et tu accouches », lui a-t-il lancé. Apeurée, ne croyant pas que ça pouvait lui arriver, Kathy a appelé Dave pour lui dire qu’elle était transférée à l’Hôpital Royal-Victoria, à Montréal, sur le champ.

 

Aussitôt arrivée, aussitôt alitée.  Quand Dave est arrivé, elle avait déjà la tête inclinée vers le bas et les pieds vers le haut.  « Pour la survie de notre enfant, je devais gagner le plus de temps possible », explique Kathy, qui était déterminée à respecter ces lourdes contraintes qui ont duré 47 jours.  « Je n’ai pas mis un pied à terre pendant six semaines ! C’était pénible.  J’étais loin de mon conjoint et de mes chiens. Tous les jours, trois fois par jour, je mangeais la tête par en bas. On lavait mon corps à la débarbouillette et mes cheveux dans une guitare.  Pipis et cacas étaient faits dans la bassine », se souvient la courageuse maman.

 

De son côté, devant travailler, s’occuper de la maison et des compagnons canins, Dave visitait Kathy toutes les fins de semaines.  Jusqu’au jour où il n’en pouvait plus de passer ses nuits sans sa douce moitié.  « Quelle heureuse surprise se fut quand je l’ai vu apparaître dans ma chambre un soir de semaine, à 16h30, m’annonçant qu’il s’en venait dormir avec moi ! », se rappelle Kathy.  Dave s’était acheté un matelas gonflable qu’il a pu installer à côté de son lit.  La fréquence de ses visites a aussitôt augmentée.

 

Gigantesque complicité d’une mère

 

Selon Kathy, le bon côté de ce séjour à l’hôpital a été qu’elle voyait le bébé lors de l’échographie hebdomadaire.  « Et j’entendais son cœur tous les jours », souligne-t-elle.  Le 4 janvier, à 28 semaines et 4 jours de grossesse, on lui apprend que son enfant est une fille et que les filles sont généralement plus viables dans des situations semblables. « Ça m’a donné de l’espoir.  Je savais que ça allait bien se passer.  Que ma petite était une combattante.  D’où son nom Abbygail, qui signifie femme forte, en hébreu », précise la maman. Cette même journée, elle reçoit la visite de sa mère, qui s’était rendue à Montréal – chose très rare – avec une amie, pour y passer trois ou quatre jours.

 

« Ma mère et moi, on a 19 ans de différence et notre complicité est gigantesque », partage Kathy.  Et cette fois-ci n’a pas fait exception.  Le 7 janvier, à 23h35, Kathy a commencé à avoir des douleurs.  Elle sonne la cloche d’appel pour une assistance.  Personne ne vient.  Brin de panique, elle l’arrache du mur.  Ça ne change rien.  À 23h47, elle s’assoit et met le pied à terre pour aller chercher de l’aide.  « Mes pieds tremblaient, j’avais les jambes molles », raconte-t-elle.

 

Au poste d’infirmière, la préposée est là. Surprise de voir Kathy sur ses pieds, elle lui demande de retourner à son lit. Pit-stop à la toilette, Kathy la tapisse de sang. Les douleurs augmentent. Sentant que tout son ventre allait déchirer, Kathy réussit à téléphoner sa mère. « Je lui ai crié que j’avais mal. Elle m’a confirmé qu’elle s’en venait à toute vitesse », continue de raconter Kathy qui rappelle qu’une chance que sa mère était restée à Montréal pour ce court séjour. « Ma mère est arrivée dans ma chambre une trentaine de minutes plus tard. Elle est tout de suite allée chercher la préposée. J’avais les pieds croisés et je me répétais en boucle que je ne voulais pas accoucher, que je ne voulais pas que mon bébé meurt », se souvient Kathy.

 

Dès son arrivée, la préposée a cherché le pouls du cœur de l’enfant, sans succès. Soit que le bébé était décédé.  Soit que le bébé était engagé.  « Elle s’est bien rendue compte que quelque chose n’était pas normal », précise Kathy, qui continue : « J’avais une soudaine envie d’uriner.  Quand ma mère m’a apporté la bassine, elle m’a regardée et annoncée qu’elle voyait la tête du bébé.  À la préposée, elle s’est écriée d’aller chercher le médecin. Elle m’a dit de pousser.  J’ai refusé.  Allez, pousse Kathy, m’a-t-elle répété à nouveau.  Et c’est là qu’Aby est sortie, en siège, avec les pieds en avant, accompagnée du placenta.  Je me suis mise à pleurer quand j’ai vu que le bébé était mauve dans les bras de ma mère. C’est à ce moment que l’infirmière est arrivée », raconte Kathy.

 

Tout est bien qui finit bien

 

À sa naissance, Abbygail était grosse comme un chiot.  Elle pesait 2 livres et 8 onces.  L’infirmière a pris l’enfant, l’a emmitouflée dans des couvertes avec le placenta et lui a frotté le dos avant de quitter la chambre.  Kathy et sa mère ont à peine entendu Abbygail pleurer silencieusement avant qu’elle parte.  Les pieds du bébé prématuré ont été attachés avant de placer l’enfant en position de fœtus dans un incubateur chauffé, couvert d’un drap, pour simuler le ventre de la maman.   Ne pouvant pas respirer d’elle-même pendant 22 jours, Abbygail a été branchée à un respirateur. Et pour se nourrir, elle a été gavée par la bouche, du lait pompé par Kathy.   Les parents ont pu prendre Abbygail dans leurs bras qu’une semaine plus tard.

 

Étonnamment, l’hôpital a donné congé à Kathy la journée même, seulement 12 heures après l’accouchement, lui faisant signer une décharge avant son départ.  Pendant les 67 jours d’hospitalisation d’Abbygail, la maman a parcouru 11 416 kilomètres en faisant un aller-retour quotidiennement entre Montcalm (Weir) et l’hôpital.  Le 15 mars fut le grand jour, où Abbygail a reçu son congé.  « Et je n’ai pas dormi pendant 41 jours consécutifs, ne sachant pas si elle allait arrêter de respirer ! », lance Kathy pour résumer l’ampleur de l’incertitude qu’elle a vécue et qui aurait été insurmontable sans tout le support de Dave.

 

Au final, aucune séquelle n’a résulté de la naissance prématurée d’Abbygail, « Rien du tout », confirme la maman qui termine son histoire sur cette anecdote : « C’était le début juin, trois mois après qu’Abbygail sorte de l’hôpital. L’été arrivait, la vie reprenait son court.  On a fait l’amour une fois et je suis tombée enceinte de William.  Un autre cadeau du ciel ! Lors de mon suivi de grossesse, à 16 semaines, on m’a confirmé le même diagnostic, le même scénario : incompétence du col.  Cette fois, mon médecin m’a proposé un cerclage, qui consiste à coudre le col de l’utérus.  C’est une chirurgie d’un jour.  Imaginez, ça a fonctionné !  Malgré quelques restrictions, j’ai eu une grossesse quasi normale avec une belle grosse bédaine ! Aujourd’hui, je ne peux plus avoir d’enfant et c’est bien comme ça.  J’ai l’homme de ma vie à mes côtés et deux enfants adorables avec qui je respire l’air pur de la campagne ».  

 


Texte Anny Champoux

Photos: Gracieuseté Kathy Monette